Hommage à Pierre Boulez

Hommage à Pierre Boulez

 

 

 

 

 

 

 

 

En 2012, ProQuartet célébrait ses 25 ans et organisait un cycle de concerts au Théâtre des Bouffes du Nord, réunissant des oeuvres de Beethoven, Schoenberg et Boulez, interprétées par le Quatuor Diotima.
A l'occasion du dernier concert de ce cycle, Pierre Boulez nous a fait l'honneur de sa présence. Nous souhaitons aujourd'hui lui rendre hommage en publiant un extrait de son entretien avec notre ancien directeur, Georges Zeisel, au sujet de son oeuvre "Livre pour quatuor".

Entretien Pierre Boulez - Georges Zeisel
Janvier 2012

Georges Zeisel : Percevez-vous le Livre pour quatuor avec le même recul que lors de notre précédent entretien, il y a dix ans ?
Pierre Boulez : C'est une oeuvre qui est née de ma fascination pour le Kammerkonzert d'Alban Berg. J'ai commencé par avoir une réaction négative à l'égard de ce compositeur, de son romantisme. Mais quand j'ai étudié son Kammerkonzert, j'ai été saisi par la richesse formelle de l'écriture, notamment par l'habileté avec laquelle il superpose les deux premiers mouvements dans le troisième. Cela m'a ébloui du point de vue de la construction. Je ne pensais pas que cet homme avait un esprit aussi complexe. J'ai voulu lutter à mon tour avec cette complexité. Mais Berg, lui, avait conscience des problèmes. Dans sa partition, il a conservé un certain nombre de textures et d'organisations de notes permettant de retrouver son chemin. De mon côté, j'ai voulu aller encore plus loin. Si bien qu'on ne pouvait pas avoir en mémoire le texte des mouvements 1 et 2 si on travaillait sur les mouvements 3 et 6. C'est cela que je voudrais faire aujourd'hui : rendre audible la superposition de ces deux mouvements, rendre perceptible leur engrenage.

Georges Zeisel : Dans les années 1946-1947, aviez-vous une nouvelle liberté du fait de l'héritage de Bartok et des trois viennois ?
Pierre Boulez : Ah oui ! Mais j'ai refusé l'héritage néoclassique de Schoenberg. J'ai revendiqué une autre part d'héritage jusqu'à sa mort en 1951. Cette année-là, j'ai écrit un article dont le titre Schoenberg est mort, a fait frémir tous les shoenbergiens. Ce titre a été reçu comme une espèce d'injure faite à son cadavre alors qu'il ne s'agissait pas du tout de cela. Dans ce texte, je dis simplement qu'il faut aller plus loin. C'est très simple : Schoenberg est mort, vive Schoenberg.

Georges Zeisel : En écrivant le Livre pour quatuor, avez-vous ressenti une responsabilité par rapport à la musique instrumentale en général ?
Pierre Boulez : J'ai surtout ressenti une responsabilité par rapport à moi-même. J'ai voulu aller jusqu'au bout de mes idées. C'était un peu comme ma Deuxième sonate pour piano. J'avais pour modèle Beethoven au moment de l'écrire. Par ailleurs, étant pianiste, je connaissais l'instrument beaucoup mieux que le quatuor à cordes. En écrivant le Livre pour quatuor, je suivais l'exemple de Berg. C'est un modèle plus difficile.

Georges Zeisel : Pourquoi avoir immédiatement retiré le 4e mouvement du Livre pour quatuor ?
Pierre Boulez : C'est parce que je me suis occupé d'autre chose : le Sinfonie Orchester Der Südwestfunks Baden-Baden m'a passé la commande de Polyphonie X. J'ai alors laissé tomber le quatuor. Il faut aujourd'hui que je me penche à nouveau dessus. C'est un travail de Sisyphe. Pour que le rocher reste en haut, il faut définir la situation d'une façon définitive. Désormais, ce qui compte pour moi, c'est le son et la forme.

Georges Zeisel : Quelle est la nature de votre travail sur le Livre pour quatuor ? S'agit-il de révision, de réécriture ?
Pierre Boulez : C'est une révision. Je n'aurais pas le courage de réécrire. Si je réécrivais, je le ferais complètement, et il s'agirait au final d'une oeuvre nouvelle. Mon travail aujourd'hui concerne la texture, la vitesse, les dynamiques. C'est cela qui m'intéresse maintenant.